LE ṚGVEDA COMME LAND-NÁMA-BÓK

Le Ṛgveda comme Land-Náma-Bók
[«Prise de possession du sol »]
suite & fin

 

kalpas sutra soie brodée

Couverture en soie brodée d’un Kalpa Sūtra constituée de 14 représentations symbolisant 
les 14 rêves faits par la reine Trishâla (la mère de Mahâvîra), pendant sa grossesse.

PLAN

Setu

Vāpa-maṅgala

Viśa, Viśpati

Yajña

Yama comme Viśpati

Conclusion

 

 

Setu

 

       Le moyen de passage qui relie les mondes de la Lumière et des Ténèbres peut également être conçu, non pas comme un navire ou un char, mais comme un pont ou une digue (setu), qui peut être soit facile (suvita) soit difficile à traverser (durāvya, Ṛgveda, IX, 41, 2, cette dernière désignation étant l’équivalent de « Brig o’Dread » [Brig of Dread ou Bridge of Dread, un pont vers le purgatoire qui est un élément important de la Lyke-Wake Dirge, chanson folklorique anglaise ; c’est un « pont bruyant », « résonnant »] dans les ballades de la région frontalière écossaise et la tradition arthurienne) : le pont est à l’origine traversé par le « Roi Sage », et c’est le «isien » (rājā [...] apaṣ ca vipras tarati svasetuḥ, Ṛgveda, X, 61, 16), ce qui en fait évidemment un pont de lumière, la voie du Soleil. C’est l’Essence dans son mode discriminant qui sépare les mondes (Bṛhadāraṇyaka Upaniṣad, IV, 4, 22 ; Chāndogya Upaniṣad, VIII, 4, 2) (1). Du point de vue du jñāna kāṇḍa le pont est un chemin d’accès, ou, ce qui revient au même, de retour (au sens positif), comme par exemple dans la Kaṭha upaniṣad, III, 2, plutôt qu’un chemin de première sortie ; et cela signifie que marcher dessus est la même chose que de continuer sur le navire de la vie dans le voyage angélique (devayāna) ; c’est pourquoi il est appelé le « pont de l’æviternité » (amṛtasay [...] setuḥ, Maitri Upaniṣad, II, 2, 5), et il est dit que ni le jour ni la nuit, ni la mort ni la douleur, ni la vertu ni le vice ne peuvent le passer, mais que seuls ceux qui ont la pratique de la puissance spirituelle (brahmacarya) peuvent aller et venir à volonté (sarveṣu lokeṣu kāmācaro bhavati, Chāndogya Upaniṣad, VIII, 4, 3). Ce pont est donc le chemin du Voyageur vers le Soleil et, à travers le Soleil vers les mondes de Varuṇa, le Roi Pêcheur ; il correspond à l’axe vertical de la Croix, au sthauros gnostique, au tronc de l’Arbre de Vie (cf. Jacques et le haricot magique), au Rayon qui, dans les nativités chrétiennes primitives, relie le Bambino au Soleil-Céleste [«iSupernal-Sun »], ou encore, dans la Maitri Upaniṣad, VI, 30, celui des rayons du Soleil qui s’élève dans les airs, transperce son disque et s’étend jusqu’au monde de Brahma.

         C’est précisément dans ce sens que nous lisons dans la tradition du Graal, c’est-à-dire dans le Perceval de Chrétien [de Troyes] (partie de Gautier), que le chemin par lequel Gauvain atteint le château du Graal est une chaussée balayée par les vagues, qu’il traverse de nuit, plutôt guidé par son cheval que trouvant son chemin par lui-même ; tout cela correspond à son personnage de héros solaire, le destrier par exemple étant celui d’un chevalier tué qui avait été engagé dans la même quête, et à proprement parler le véhicule du Soleil, avec lequel il se déplace.     

        Dans la tradition irlandaise, c’est le « Pont-des-Sauts » [« Bridge of the Cliff »] par lequel Cuchullain passe du monde lumineux au dūn brumeux de Scathach, de qui il apprend la sagesse et dont la fille lui donne un fils (qu’il rencontre ensuite sur terre et qu’il tue en combat singulier, ignorant qui il est, tout comme Rustum avec Sohrāb [dans le Shâh Nâmeh]) ; sur une partie du chemin vers le pont, Cuchullain est porté à dos de lion, et sur une autre, il est guidé par une roue ; enfin les « apprentis de Scathach » lui indiquent le pont, qui est décrit comme se levant et renversant tous ceux qui essaient de le traverser ; Cuchullain lui-même ne réussit qu’à la quatrième tentative (dans le cas d’un héros solaire, cela doit signifier la nuit), lorsqu’il est «itransfiguré » et effectue son « saut du saumon » – tous ces détails peuvent être facilement compris, si l’on se rappelle, par exemple, que le saut d’un saumon se fait typiquement vers l’amont à contre-courant, et surtout en remontant des chutes d’eau, et qu’il s’agit d’un retour à son lieu d’origine, et si l’on compare tout cela avec l’image d’un « retournement de la pensée » (pratyak-cetanā) comme une remontée du courant (pratikūla, pratīpa), cf. Yoga Sūtra, I, 29. (2)

 

Vāpa-maṅgala

      La fête des labours, ou plus exactement la « fête du temps des semailles », dans laquelle le roi ou le chef joue le rôle principal, est célébrée en Inde, et partout dans le monde, depuis des temps immémoriaux comme un rituel agricole indispensable (3). Par exemple, dans Jātaka, I, 57, « Le roi célèbre la Fête du temps des Semailles. Ce jour-là, on orne la ville comme la demeure des anges […] À cette occasion, le roi empoigne une charrue en or (naṅgala, cf. lāṅgala), les ministres et adjoints cent sept charrues d’argent, les fermiers (kassaka) les autres charrues. Et avec, ils labourent dans un sens et dans l’autre. Le roi va d’un côté à l’autre et vice-versa ». C’est à ce moment-là qu’a lieu le miracle...

         

 

Ananda K. Coomaraswamy

Traduit de l’anglais par Max Dardevet

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Rustum et Sohrab

Sohrāb tué par Rustum, page du Shâh Nâmeh (Le Livre des Rois de Ferdowsi), manuscrit, India, Deccan, Bijapur, ca. 1610

 

Pour citer cet article :

Ananda K. Coomaraswamy, traduit de l'anglais par Max Dardevet « Le Ṛgveda comme Land-Náma-Bók », Cahiers de l’Unité, n° 26, avril-mai-juin, 2022 (en ligne).

 

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