Remarques sur une forme
de la mentalité antitraditionnelle

 

PLAN

 

Une œuvre réservée

 

            Notre revue a déjà eu l’occasion de rappeler que le caractère public de l’œuvre de René Guénon ne doit pas faire illusion, même si tout le monde peut la lire : en réalité, elle ne s’adresse pas à tout le monde, et ne peut être traitée comme une œuvre ordinaire. C’est l’apparition d’une civilisation organisée en dehors de toute tradition, à savoir le monde moderne, avec la confusion et l’indifférence de la mentalité générale qui le caractérisent, qui justifie sa publication et la rende légitime. Comme Guénon le disait lui-même, cette publication est devenue un des derniers moyens d’atteindre ceux qui ont de réelles possibilités spirituelles en Occident, mais qui manquent de l’orientation nécessaire. Il fut ainsi toujours préoccupé par la difficulté « d’atteindre ceux qui peuvent comprendre, car il y en a sûrement, et dans les milieux les plus divers », ainsi qu’il l’écrivait dans une lettre de 1927. Dans celle du 9 mai 1950, il indiquait : « S’il est possible maintenant d’exposer certaines choses plus facilement qu’en d’autres temps, c’est parce qu’autrefois elles auraient pu être mal comprises par beaucoup, tandis qu’aujourd’hui elles risquent seulement de n’être pas comprises du tout, ce qui est beaucoup moins grave et moins dangereux, puisque la plupart des gens n’y font aucune attention et qu’elles sont pour eux comme si elles n’existaient pas ; il est donc tout à fait erroné de parler en cela de “divulgation”, ces choses étant au contraire exclusivement destinées à servir d’indications au très petit nombre de ceux qui sont encore capables d’en profiter. » (C’est nous qui soulignons)

                Bien que son œuvre ne soit pas accessible ni destinée à tous, tout le monde peut néanmoins la lire en raison de son caractère public. Dans ces conditions, il est inévitable qu’un certain nombre de ses lecteurs soient dépourvus des qualifications nécessaires à sa compréhension véritable. S’il y a des lecteurs qualifiés, à des degrés divers, il existe aussi des lecteurs non qualifiés de son œuvre. Ils sont, eux aussi, de genres variés. Si les premiers sont forcément un groupe très réduit, en revanche, les seconds sont plus nombreux. Cette situation ne présente guère d’inconvénient pour la simple raison que le lecteur non qualifié finit généralement par abandonner une telle lecture et s’en détourne naturellement. Des problèmes peuvent cependant apparaître dès le moment où certains, quoique n’ayant pas toujours conscience de leur disqualification, se mêlent de choses pour lesquelles ils ne sont pas faits et prennent l’initiative d’intervenir dans le domaine des études traditionnelles.

 

L’ombre portée

 

          Si, par une conséquence inhérente à leurs limitations, la plupart de ceux qui ont cette ambition se cantonnent à des considérations souvent confuses et sans grande valeur, où domine une tendance marquée au psittacisme et à la compilation, quelques-uns peuvent parfois en venir à provoquer des troubles plus importants par des écrits intempestifs et polluants. Par une affligeante ironie, alors qu’ils ne comprennent pas l’œuvre de Guénon, parce qu’elle ne leur est pas destinée, et qu’ils la connaissent très mal, ils se présentent sans vergogne comme ses plus fidèles défenseurs. Il est bien connu que pour se faire accepter, toute imitation doit naturellement prendre quelques traits de ce qu’elle simule. C’est dans cette plus ou moins grossière usurpation que réside un danger. 

            Le manque de discernement d’un certain public, c’est-à-dire sa mentalité souvent simplificatrice selon laquelle, dans ce domaine, en dehors de la masse des indifférents, il n’y aurait que des partisans de l’œuvre de Guénon ou des ennemis de celle-ci, ne lui permet guère de penser qu’il y a aussi des ennemis de l’esprit traditionnel qui se présentent, consciemment ou inconsciemment, comme le contraire de ce qu’ils sont en réalité. Pour ce public, qui n’a pas toujours une grande capacité de discrimination, et qui est réceptif aux suggestions, c’est souvent le dernier qui a parlé qui a raison. Parfois, un certain public qui semblait de prime abord plus averti, commet également cette erreur ; il prend lui aussi ces imposteurs, au prétexte qu’ils se réclament de R. Guénon, pour des lecteurs qualifiés de son œuvre. Ils n’en sont pourtant que l’ombre portée. Ainsi qu’il se doit, il y a toujours chez eux, comme dans toute contrefaçon, des éléments grotesques plus ou moins apparents. C’est ce qui permet facilement de les distinguer.

            Il va de soi que ces auteurs incompétents et irresponsables, en portant atteinte au prestige de son œuvre, participent évidemment à la limitation de sa diffusion et à l’affaiblissement de son influence. Ils ne sont, en définitive, qu’une forme particulière et spécialement insidieuse de la corruption moderne qui dégrade et avilit tout ce qui concerne le domaine spirituel dès qu’elle le touche. On peut rappeler ici ce qui fut déjà écrit autrefois : « L’esprit du monde moderne est l’esprit de mensonge : “il revêt tous les déguisements, et souvent les plus inattendus, pour ne pas être reconnus pour ce qu’il est, pour se faire même passer pour tout le contraire [...]. Au fond, cela revient à dire qu’il imite à sa façon, en l’altérant et en le faussant de manière à le faire toujours servir à ses fins, cela même à quoi il veut s’opposer.” » (1)

 

Un support d’influences antitraditionnelles

 

               Un mimétisme inepte qui incite à parodier l’auteur qu’ils prétendent admirer, des connaissances plus que lacunaires, une vanité démesurée, conséquence d’un individualisme débridé, une certaine insociabilité et de l’impulsivité, une inclination à ratiociner, un manque d’éducation élémentaire et la grossièreté qui va toujours avec, de la duplicité et une tendance à l’instrumentalisation qui l’accompagne, ainsi qu’une volonté de puissance affirmée sont les caractéristiques principales de ces individus. Ils sont aussi susceptibles et facilement agressifs, voire rageurs. Cette forme d’intimidation est un de leurs moyens pour tenter de s’imposer. De façon générale, la charité, la dignité et la prudence commandent de simplement les ignorer, ainsi que leurs médiocres écrits, et de les tenir à distance. Saint Bernard l’a dit : la vertu de discrétion n’est le partage que du petit nombre.

            La plupart du temps, la disqualification de ces individus est irrémédiable, c’est-à-dire propre à leur nature, et ce ne serait qu’une perte de temps que d’essayer de leur expliquer leurs erreurs. Ainsi que l’a rappelé un de nos collaborateurs, Guénon disait dans une lettre du 15 janvier 1931 : « Au fond mes travaux ne sont qu’une “occasion” d’éveiller certaines possibilités de compréhension que rien ne pourrait donner à ceux qui en sont dépourvus. » Quelques-uns de ces lecteurs non qualifiés, sans aucun sens des proportions ni celui du ridicule, ne voyant pas qu’ils se sont trompés de domaine, aspirent néanmoins à attirer l’attention, voire à rechercher la notoriété, quelle qu’elle soit, et par tous les moyens.

            C’est un de ces cas que nous nous proposons d’examiner ici. Non pas qu’il présente beaucoup d’intérêt en soi, mais parce qu’il cherche aujourd’hui, pour sortir d’un oubli mérité, à porter de nouveau préjudice à l’enseignement traditionnel en général, et à celui de Guénon en particulier. Nous disons « de nouveau » parce que sa volonté de nuire est ancienne, et s’était déjà manifestée il y a de nombreuses d’années (2). On aura compris que la monomanie est un autre des tropismes de ce type d’individus. En effet, il s’en prend de façon discourtoise et malveillante à certains de nos collaborateurs, et, à travers eux, à notre revue. Sachant qu’il vise ainsi des adhérents de doctrines ésotériques traditionnelles parfaitement authentiques, il faut sans doute en conclure que ceux-ci sont estimés plus gênants que les contrefacteurs de toute catégorie. Signalons tout de suite que, contrairement aux apparences, nous n’en sommes cependant pas réellement contrarié : les influences antitraditionnelles qui se manifestent ainsi à travers lui donnent la preuve, a contrario, et s’il en était besoin, que nous sommes sur la bonne voie dans le travail que nous avons entrepris ici. C’est d’ailleurs la nature des influences dont il est le support, et l’improbité de ses arguments qui expliquent qu’il est difficile de faire preuve d’indulgence avec lui.

            Avant que de laisser intervenir nos collaborateurs qui le voudraient, et avec leur accord, en tant que responsable de ce qui est publié dans les Cahiers de l’Unité, nous avons souhaité en traiter d’abord nous-même, à titre introductif en quelque sorte. En effet, il y a longtemps que nous voulions aborder ce problème des auteurs qui, sous faux pavillon, tentent de compromettre en Occident le travail doctrinal et initiatique de René Guénon, et celui de ses véritables lecteurs qualifiés. Le cas qui nous intéresse, par son caractère représentatif, nous en fournit aujourd’hui une excellente occasion.

           Nous avons parlé de lecteurs non qualifiés et on pourrait poser la question de savoir ce qui nous permet d’en juger. À cet égard, le cas qui nous occupera ici, celui de M. Bruno Hapel, est sans aucune ambiguïté : il revendique lui-même son absence de qualifications ! On pourrait être tenté tout d’abord d’admirer non seulement son étonnante lucidité sur lui-même, mais aussi la force d’âme qui le pousse à s’humilier ainsi publiquement. En réalité, cette attitude n’est faite que pour mieux décréter que tous les Occidentaux aujourd’hui sont spirituellement disqualifiés ! L’origine de ce point de vue n’est pas difficile à comprendre : il est conditionné par son propre cas, sa rancune inassouvie et les navrantes mésaventures de son existence. L’histoire de M. Hapel n’est autre, finalement, que celle d’un homme qui se noie, mais qui veut entraîner les autres par le fond afin de ne pas périr seul. C’est ainsi une histoire moderne : une histoire de mort spirituelle.

 

M. Bruno Hapel contre l’Initiation

 

           Pour notre démonstration, nous avons retenu un de ses textes qui a été publié sur son blog le 16 janvier 2017. Il porte sur la question des qualifications initiatiques. On mesurera mieux les enjeux du petit travail de sape de M. Hapel, travail dont un des ressorts principaux est l’affirmation gratuite, si nous disons tout de suite qu’il n’a pas d’autre but, en fait, que de tenter de rendre sans objet les Aperçus sur l’Initiation. L’importance fondamentale de cet ouvrage pour tous les lecteurs de Guénon imposait d’examiner ce texte de M. Hapel, et de le réfuter point par point. Évidemment, s’attaquant à une question dont il ignore à peu près tout, et n’ayant jamais reçu aucune initiation, on ne s’étonnera pas que chacune de ses phrases contienne une erreur. Ce texte offre cependant l’opportunité de donner quelques précisions qui dépassent le simple cadre d’une réfutation et le cas particulier de son auteur.

 

               Ainsi, d’après lui, un lecteur de l’œuvre de Guénon se posera « logiquement » [ ?] la question « de sa propre qualification ou plutôt de son niveau de disqualification. » M. Hapel ne dit pas pourquoi ce lecteur se poserait cette question plutôt bizarre, voire totalement incongrue, de « son niveau de disqualification. » Beaucoup plus normalement, un lecteur qui a de véritables aspirations spirituelles, après avoir lu les Aperçus sur l’Initiation, se mettra en quête d’une initiation, en espérant qu’il trouvera celle qu’il cherche et en souhaitant qu’on veuille bien la lui octroyer. C’est d’ailleurs cette recherche qui témoigne que son aspiration est véridique. Mais pour M. Hapel, « tous » (sic !) les lecteurs de Guénon, qu’il qualifie du terme aussi usité qu’inapproprié de « guénoniens », « se reconnaissent toujours comme “très qualifiés”. » Nous ne le savions pas, mais l’on constate que ce ne sont ni les généralités ni des caricatures qui lui font peur. En réalité, il n’y a rien d’illégitime, tout au contraire, à ce que certains lecteurs, qui ont bien compris l’enseignement de Guénon, se sentent suffisamment qualifiés pour décider d’entreprendre certaines démarches afin d’essayer d’obtenir une initiation. Si tous les lecteurs de Guénon se considéraient d’emblée comme disqualifiés, personne n’entreprendrait jamais quoi que ce soit dans le domaine spirituel. R. Guénon aurait-il alors écrit son œuvre pour rien ? C’est ce que M. Hapel insinue, sans avoir l’honnêteté ou le courage de le dire franchement.

            Voici ce qu’écrit ensuite notre perspicace observateur qui prétend connaitre tous les lecteurs de l’œuvre de Guénon (nos commentaires figurent entre crochets) : « Ils ne se posent pas la question de savoir ce que pourrait cacher une telle prétention. [Les choses ne se présentent pas en ces termes. Si un lecteur aspire à recevoir une initiation, ce qui est, encore une fois, parfaitement légitime, il met en œuvre ce qui lui paraît nécessaire pour atteindre son but. Il ne se pose pas la question de ses qualifications autrement que d’une manière générale puisqu’il sait que la décision, in fine, ne lui appartient pas.] Ils ne réfléchissent pas [en réalité, c’est tout le contraire. On se demande pour quelles raisons extraordinaires ils ne réfléchiraient pas !] et se lancent à la recherche d’une initiation [ce qui est tout à fait naturel, et indispensable, pour quelqu’un qui a une aspiration spirituelle et qui a lu les Aperçus sur l’Initiation] sans trop se soucier des conditions pour l’obtenir. [On ne voit pas du tout comment et pourquoi ils pourraient ne pas s’en soucier : ceux qui sont habilités à transmettre une initiation s’en soucient toujours. On sort ici du domaine de la caricature pour entrer dans celui de la fantaisie.]

             Tous les “guénoniens” finissent ainsi par être initiés [voilà qui serait une bonne nouvelle si elle était vraie. Malheureusement, nous pouvons lui assurer que nombre de lecteurs de Guénon « ne finissent » pas « par être initiés ». À commencer par M. Hapel lui-même ! Il l’a déclaré publiquement. Il est vrai qu’il reconnaît aussi n’être pas « guénonien », si tant est que ce terme impropre, dont il ne donne pas la définition, désigne un lecteur qualifié de l’œuvre de Guénon. On peut également encore rappeler l’exemple de Pierre Feuga, déjà cité par un de nos collaborateurs, qui ne réussit jamais, malgré ses recherches, à obtenir une initiation dans la tradition hindoue. Pourtant, il existe toujours dans celle-ci différentes voies initiatiques qui sont accessibles aux Occidentaux (3). Beaucoup d’autres, pour différentes raisons, ne purent trouver ce qu’ils cherchaient ou n’osèrent jamais franchir le pas. Nous venons de le dire, c’est le cas de M. Hapel lui-même ; par une inversion édifiante, il se fait même un titre de gloire d’appartenir au grand troupeau des profanes, et de vouloir y demeurer...] ce qui a posteriori les rassure illusoirement en semblant confirmer leurs prétentions. » [Au contraire, ils prennent alors la mesure du chemin qui leur reste à parcourir...]      

                 Étant maintenant initiés, souvent initiés après une conversion [s’il s’agit du Compagnonnage ou de la Franc-Maçonnerie, on ne voit pas très bien à quoi certains Occidentaux devraient se « convertir ». Pour ceux qui reçoivent une initiation orientale, s’ils sont des lecteurs qualifiés de Guénon, ils ne se « convertissent » en aucune manière, mais « s’installent » dans une tradition orientale pour des raisons de convenances initiatiques.], ils croient avoir ainsi démontré qu’ils étaient qualifiés [nous ne voyons pas auprès de qui ils devraient présenter une telle démonstration] puisqu’ils sont bien reconnus comme “initiés”, initiés virtuels bien évidemment [ce qui est bien évident, c’est que M. Hapel ne sait pas « que toute initiation effective présuppose forcément l’initiation virtuelle. » (« À propos du rattachement initiatique », É. T., janvier-février-mars 1947) Il n’y a donc pas à parler de celle-ci d’une manière si dédaigneuse. C'est d’« influence spirituelle » dont il est question, c’est-à-dire d’une « influence divine », et il est parfaitement antitraditionnel, et même blasphématoire, d’adopter une attitude irrespectueuse.

               De plus, ceux qui ont la crainte de ne pas parvenir à une réalisation effective se sont armés de cette sentence chinoise : « Je préfère que l’on me voit échouer dans l’imitation des Sages, plutôt que me gagner la réputation de suivre les médiocres. »] et qui le resteront [M. Hapel serait-il aussi cartomancien ? En réalité, n’ayant pu être initié, il voudrait que personne ne le soit et que ceux qui le sont échouent dans leur réalisation effective. N’est-ce pas là ce qu’on appelle de la malignité ? Il devrait éviter de s’abandonner à un tel penchant : ne pas lutter contre lui amène inévitablement à se placer sous de sombres influences.] mais qu’importe pour eux. [Pourquoi cela n’aurait-il pas d’importance pour eux ? C’est le contraire qui est vrai, et qui doit être affirmé avec vigueur.]

              Et les pseudo-maîtres abondent pour délivrer ces initiations sans aucune condition réelle de qualification. [D’une part, le lecteur qualifié, averti de ce qu’est un magistère spirituel, est capable de reconnaître un « pseudo-maître », un « faux instructeur spirituel », mais il sait aussi que le transmetteur légitime d’une initiation n’est pas nécessairement un maître. D’autre part, dans le Compagnonnage et la Franc-Maçonnerie la question ne peut pas se poser ainsi : « il existe des formes d’initiation qui, par leur constitution même, n’impliquent aucunement que quelqu’un doive y remplir la fonction d’un Guru au sens propre de ce mot, et ce cas est surtout celui de certaines formes dans lesquelles le travail collectif tient une place prépondérante, le rôle du Guru étant joué alors, non pas par un individu humain, mais par une influence spirituelle effectivement présente au cours de ce travail. » (« Sur le rôle du Guru », É. T., mars 1950)]

               « Mais pourquoi une telle précipitation ? » [Il est amusant de voir que M. Hapel imagine que tout le monde se précipite. Il n’a pas l’air bien informé des préoccupations spirituelles de la majorité de nos contemporains... Ne sait-il pas aussi qu’il peut se présenter parfois des circonstances favorables – le kairos –, d’un caractère unique, qu’il faut savoir reconnaître : καιρὸν ἁρπάζειν ? Imagine-t-il qu’il suffit d’attendre patiemment chez lui, et qu’on viendra un jour le chercher pour lui faire mille propositions parmi lesquelles il n’aura qu’à choisir ? C’est très bien de n’être pas pressé, mais à force d’attendre, il devrait peut-être commencer à s’inquiéter. Par ailleurs, dans le petit nombre de ceux qui aspirent à une initiation, certains, moins ignorants que M. Hapel et sans pour autant se « précipiter », savent quand même qu’à partir d’un certain âge il n’est plus possible d’envisager une réalisation effective lorsque la transmission initiatique n’a pas été conférée auparavant, et certains visent, quoiqu’il en pense, plus qu’une initiation virtuelle. Peut-être est-ce là ce qu’il appelle de la prétention ?]

              « René Guénon a expliqué de façon très précise ce qu’il fallait entendre par “initiation” [ce que M. Hapel n’a manifestement pas compris] mais il n’a jamais dit qu’il fallait être initié à tout prix, dans l’urgence. [en revanche, il a précisé que tout ce qui est d’ordre initiatique exige une attitude essentiellement « active » (cf. Aperçus sur l’Initiation, ch. XLIII). C’est une des véritables significations de la parole du Christ : « le Royaume des Cieux est pris de force et les violents s’en emparent. » (Matth., XI, 7)

                   M. Hapel ne s’est-il jamais posé la question de savoir pourquoi, dans de nombreuses représentations, un sablier est associé à la Mort ? (4) Il ne dit pas à quel prix et à quelle urgence il se réfère, mais d’après ce qu’on nous a indiqué, il a essayé de comprendre l’œuvre de R. Guénon pendant une trentaine d’années, sans jamais savoir ce qu’il devait faire ni vers quoi s’orienter. Parvenu à la soixantaine, il a mis fin à son interminable procrastination : il a finalement décidé de s’opposer à toute initiation ! Ignorant à peu près tout des exigences d’une voie initiatique, il a toujours eu bien trop peur de sérieusement s’engager autrement que dans ses vaines songeries. Ne voulant sans doute que des avantages et aucun inconvénient, ou ce qu’il imagine tels, désormais notre Monsieur Joseph Prudhomme pérore !]

 

Apologie de la mort corporelle par M. B. Hapel

 

             « Une des premières erreurs que commettent généralement les “guénoniens” consiste à s’enfermer dans l’état humain [l’énorme erreur de M. Hapel est de n’avoir pas compris que l’initiation est précisément ce qui permet, en principe, de sortir de l’état humain. En cherchant une initiation, les lecteurs de Guénon ne s’y enferment donc pas, c’est tout le contraire : l’initiation « ouvre à l’être un monde autre que celui où s’exerce l’activité de sa modalité corporelle. » (Aperçus sur l’Initiation, ch. V) Ce sont les hommes modernes qui s’enferment dans le monde sensible, et les exotéristes dans l’ordre individuel. M. Hapel ignore aussi que « l’être qui entreprend le travail de réalisation initiatique doit forcément partir d’un certain état de manifestation, celui où il est situé actuellement. » (Aperçus sur l’Initiation, ch. XIV)] et de ne penser “qualification” que par rapport à cet état sans tenir compte du fait qu’un être peut avoir plus de possibilités dans un futur état qu’il n’en a actuellement dans son état humain. [Il peut aussi en avoir beaucoup moins. Ainsi, M. Hapel qui se prétend lecteur des écrits de R. Guénon, ne sait pas que rien n'assure, lors du passage à un autre état, qu’il retrouvera un état central, comme celui de l’être humain : « Quand un être doit passer à un autre état individuel, rien ne garantit qu’il y retrouvera une position centrale, relativement aux possibilités de cet état, comme celle qu’il occupait dans celui-ci en tant qu’homme, et il y a même au contraire une probabilité incomparablement plus grande pour qu’il y rencontre quelqu’une des innombrables conditions périphériques comparables à ce que sont dans notre monde celles des animaux ou même des végétaux ; on peut comprendre immédiatement combien il en serait gravement désavantagé, surtout au point de vue des possibilités de développement spirituel, et cela même si ce nouvel état, envisagé dans son ensemble, constituait, comme il est normal de le supposer, un degré d’existence supérieur au nôtre. C’est pourquoi certains textes orientaux disent que “la naissance humaine est difficile à obtenir”, ce qui, bien entendu, s’applique également à ce qui y correspond dans tout autre état individuel ; et c’est aussi la véritable raison pour laquelle les doctrines exotériques présentent comme une éventualité redoutable et même sinistre la “seconde mort”, c’est-à-dire la dissolution des éléments psychiques par laquelle l’être, cessant d’appartenir à l’état humain, doit nécessairement et immédiatement prendre naissance dans un autre état. » (« Salut et Délivrance », É. T., janvier-février 1950)]

                   Ils négligent ainsi les états posthumes [rien n’assure qu’ils resteront dans les prolongements posthumes de l’état humain. Si tant est qu’il demeure dans un de ceux-ci, M. Hapel préfère donc, lui, s’enfermer dans l’ordre individuel au lieu de tendre à le dépasser. Il donne ici la réponse à la question de savoir à quel prix et à quelle urgence il se réfère pour chercher et trouver une initiation : à aucun prix, puisque la mort corporelle vaut mieux pour lui ; ni jamais, puisqu’il place ses espoirs dans la vie posthume. Il n’a pas compris que, sans initiation, la mort corporelle ne saurait rien changer au niveau spirituel où il se trouvera au moment où elle surviendra. Guénon a pourtant relevé que « bien des gens paraissent s’imaginer que le seul fait de la mort peut suffire à donner à un homme des qualités intellectuelles ou spirituelles qu’il ne possédait aucunement de son vivant ; c’est là une étrange illusion, et nous ne voyons même pas quelles raisons on pourrait invoquer pour lui donner la moindre apparence de justification. » (Ibid.)

            Nous avons prévenu qu’avec M. Hapel, il s’agissait d’une histoire de mort... Par une confusion significative, à la mort initiatique il substitue la mort corporelle, imaginant que celle-ci lui offrira ce qu’il n’a pu obtenir lors de sa vie présente. Peut-être envisage-t-il aussi, à l’instar des pseudo-initiés de la secte du « Temple Solaire », un transit vers... Sirius ? Sans vouloir préjuger de sa destination post-mortem, ce serait néanmoins la conclusion logique pour quelqu'un qui déclare que la mort est préférable à la vie, et qui semble aspirer au trépas.] et surestiment leurs qualifications présentes par orgueil bien évidemment [ce reproche d’« orgueil » n’est-il pas « inspiré surtout, comme l’écrit Guénon, par la manie égalitaire des modernes, qui ne veut souffrir quoi que ce soit qui dépasse le niveau “moyen ” » ? Il ajoute : « ce qui est plus étonnant, c’est de voir des gens qui se recommandent d’une tradition, fût-ce seulement au point de vue exotérique, partager de semblables préjugés, qui sont l’indice d’une mentalité nettement antitraditionnelle. Cela prouve assurément qu’ils sont gravement affectés par l’esprit moderne, bien que probablement ils ne s’en rendent pas compte eux-mêmes ; et il y a là encore une de ces contradictions si fréquentes à notre époque, qu’on est bien obligé de constater tout en s’étonnant qu’elles puissent passer généralement inaperçues. Mais où cette contradiction atteint son degré le plus extrême, c’est quand elle se trouve, non plus même chez ceux qui sont résolus à n’admettre rien d’autre que l’exotérisme et qui le déclarent expressément, mais, comme c’est le cas ici, chez ceux qui semblent accepter un certain ésotérisme, quelles qu’en soient d’ailleurs la valeur et l’authenticité, car enfin ils devraient tout au moins sentir que le même reproche pourrait être formulé aussi contre eux par les exotéristes intransigeants. Faut-il conclure de là que leur prétention à l’ésotérisme n’est en définitive qu’un masque, et qu’elle a surtout pour but de faire rentrer dans la commune mesure du “troupeau” ceux qui pourraient être tentés d’en sortir si l’on n’avisait à trouver un moyen de les détourner du véritable ésotérisme ? » (« Sur le prétendu “orgueil intellectuel” », É. T., décembre 1948) Ne croirait-on pas que ceci fut écrit spécialement pour répondre à M. Hapel ? Ne faut-il pas voir ainsi, se manifestant à travers lui, exactement les mêmes influences antitraditionnelles que dénonçait autrefois Guénon ?

            L’attentisme morbide de M. Hapel est tel qu’il a décidé de ne rien faire, en sous-estimant l’état central qui est le sien actuellement. Si ce n’était pas qu’une pure bêtise et la forme trompeuse d’un individualisme bouffi, ou l’alibi de sa couardise, son humilité absolue forcerait le respect, quoique l’on sache que ce qui est vrai de l’orgueil l’est également de l’humilité qui, étant son contraire, se situe exactement au même niveau exclusivement sentimental et individuel... Il peut bien faire ce qu’il veut de sa vie si elle ne lui est pas précieuse, mais à quel titre invite-t-il les autres à le suivre dans l’abîme de sa voie mortifère ?] mais aussi et surtout par simple angoisse [les lecteurs de Guénon ne sont pas insouciants comme les profanes, ils savent qu’ils sont mortels. Et si tant est qu’ils soient sujets à l’angoisse, l’apathique M. Hapel devrait alors savoir que l’inquiétude et l’angoisse ont une certaine légitimité dans l’ordre des contingences, en raison de « l’état de déséquilibre et d’instabilité de toutes choses, qui va sans cesse en s’aggravant, et qui n’est assurément guère fait pour donner une impression de sécurité à ceux qui vivent dans un monde aussi troublé. » (« La maladie de l’angoisse », É. T., avril 1940)].

 

Préjugés anti-orientaux 

             Ils veulent obtenir un aboutissement immédiat dans cet état [c’est parfaitement légitime, cette vie n’est pas inutile, sinon pourquoi se soucier de quoi que ce soit ? Ce sont les profanes qui ne veulent rien dans l’ordre spirituel.] sans autre analyse [laquelle ?] et sans prise en compte des réalités. Ils n’hésitent pas ainsi à rejeter leur tradition d’origine, leur rattachement d’enfance. [Seraient-ce donc là les réalités auxquelles il fait allusion ? Prenant son cas pour la règle générale, il n’est pas au courant qu’un certain nombre d’Occidentaux ont grandi en dehors de tout milieu traditionnel défini...] Ils n’hésitent pas ou si peu à trahir leurs engagements pris dans leur jeunesse (comme par exemple à l’occasion de leur confirmation pour les Catholiques). Ils n’ont ainsi pas de parole. [On découvre avec effarement que M. Hapel ne connaît même pas la différence entre exotérisme et ésotérisme. N’avions-nous pas dit dès le début qu’il y a toujours des éléments grotesques chez les lecteurs non qualifiés qui se piquent de doctrine traditionnelle et d’applications de celle-ci ? Quel rapport entre un rite exotérique imposé à certains dans leur enfance, comme la confirmation, et une initiation ?]

                    Ils se pensent tous comme des exceptions et croient qu’ils peuvent ainsi faire tout ce qu’ils veulent sans en admettre les conséquences. [On ne voit pas pourquoi les lecteurs qui suivent l’enseignement de Guénon n’admettraient pas les conséquences de leur orientation traditionnelle. Dans son naufrage, le poltron, lui, en dehors d’essayer de se faire valoir pour trouver des compagnons d’infortune, ne fait rien, et se félicite d’être un profane ordinaire. Il déclare fièrement être « inconnu des Loges et des Turuq. » Nous n’en doutons pas, même si ce sont plutôt les « Loges et les Turuq » qui lui sont inconnues. Comme tous les profanes, il aime à parler de lui, et son langage est l’expression de sa mentalité... Il ne sait même pas que tout ce qu’un être subit, aussi bien que tout ce qu’il fait, doit nécessairement correspondre aux possibilités qui sont dans sa nature. À rigoureusement parler, rien n’est indifférent ou dépourvu de signification. On comprend facilement désormais pourquoi aucune organisation initiatique, quelle qu’elle soit, n’a jamais voulu l’accepter ! Méconnaissant l’ordre et l’économie cachés du domaine initiatique, il imagine, dans sa suffisance risible, que c’est lui qui en a pris la décision... Il dit qu’il n’a besoin de rien parce qu’il ne sait pas qu’il est « malheureux, misérable, pauvre, aveugle et nu. » (Ap. III, 17-18)] Mais par définition les exceptions sont “exceptionnels” [sic !] et spirituellement vraiment très improbables en fin ultime du Kali-yuga. [Le grand théoricien montre ici son véritable visage. Pour lui, l’œuvre de R. Guénon ne sert ainsi à rien... Cet aveu révèle la mentalité antitraditionnelle dont il n’a jamais pu se départir : celle d’un homme moderne ! On comprend pourquoi il veut décourager les lecteurs de Guénon, tout en les accablant.]

             Qui parmi ces “guénoniens” pourrait prétendre être comparable à René Guénon ou à Râmana Maharshi ? [C’est donc parce qu’ils ne sont pas comparables à ces deux maîtres que les lecteurs qualifiés des écrits de Guénon méritent l’opprobre de M. Hapel ! Comment peut-on avancer un argument si stupide ? Outre le sens des proportions, notre intransigeant profane manque de bienveillance. Aussi prétentieux que soient ces lecteurs selon M. Hapel, n’est-ce pas beaucoup leur demander ? Nous comprendrions que l’on puisse faire grief à certains d’entre eux d’avoir bien des défauts, et même comme le disait F. Schuon, d’être arrogants et mesquins, quoique ce dernier ne fut pas en reste sous ce rapport, mais leur reprocher, comme un tort rédhibitoire, de ne pas être comparables à R. Guénon ou à Râmana Mahârshi relève de la pure extravagance. On ne peut voir dans cette accusation insensée qu’un autre de ces éléments grotesques dont nous parlions.] Visiblement tous les “guénoniens” y prétendent. [On se demande dans quel monde vit M. Hapel et qui il a bien pu y rencontrer. Mais quand il s’agit de calomnier, on sait que tous les moyens sont bons...

           Pourquoi cette haine fielleuse de tous les lecteurs de l’œuvre de Guénon ? Est-ce parce qu’il est de ceux qui ne parviennent pas à comprendre son enseignement ? Ou parce que certains d’entre ces lecteurs ont reçu un rattachement initiatique qu’il a toujours été incapable d’obtenir ? Un de nos collaborateurs nous faisait remarquer qu’il est comparable à quelqu’un qui serait resté toute sa vie devant une porte sans  jamais oser y frapper, et qui, à la fin de son existence, voyant ceux qui n’ont pas craint de demander, de chercher, de frapper, et à qui l’on a ouvert, n’aurait pas l’idée de les imiter, mais celle de les insulter, trouvant qu’ils exagèrent et sont bien prétentieux.]

Fou, sablier, mort, gravure médiévale
 
 
 
 
 
 
démon peinture médiévale Italie

Le Jugement dernier (détail)
Hans Memling (1466-73)

 
 
archange st michel écrasant le démon
archange st michel lutte contre le mal
archange st michel
démon médiéval peinture anglaise
Vanité peinture Ph. De Champaigne
statutum est hominibus semel mori

Le Jugement dernier (détail)
Rogier van der Weyden (1443-52)

 
 
 

Islamophobie et ignorance

             Les “guénoniens” en se convertissant massivement à l’Islam [voici maintenant la véritable raison de la pitoyable logorrhée de M. Hapel : une simple et vulgaire islamophobie que « l’air du temps », et la propagation actuelle de formes hérétiques, lui donnent le courage de déclarer enfin. L’Islam n’est-il pas pourtant une forme traditionnelle orthodoxe ? N’est-ce pas dans celle-ci que s’est « installé » R. Guénon lui-même ? Pourquoi parler de « conversion », sans aucunement tenir compte des précisions apportées dans l’article qu’il a écrit à ce sujet ? En employant ce terme au sens vulgaire, d’une manière qui est péjorative pour les lecteurs de Guénon, notre exotériste fait la preuve d’une volonté de dénigrement parfaitement indigne. (5) D’autre part, le « massivement » n’est-il pas exagéré ?] n’ont souvent fait qu’une seule chose : se transformer en soufis virtuels [c’est certainement préférable que de demeurer un profane effectif comme M. Hapel, pour qui les raisins sont restés toujours trop verts.] et en réalité en orientalistes inconscients, [ ?] rejetant leur exotérisme d’origine pour adopter bien imparfaitement un exotérisme plus exotique. [Encore une fois, nombreux sont les Occidentaux qui ont grandi en dehors de tout milieu traditionnel défini, et il ne s’agit pas pour ceux-ci, comme pour les autres, d’« adopter » un exotérisme, parfaitement ou imparfaitement, mais de se rattacher à une forme traditionnelle pour des raisons initiatiques.]

             Et ils n’ont rien obtenu [eh bien, contrairement à lui, s’ils ont obtenu un rattachement initiatique, ils ont pourtant effectivement obtenu une chose capitale qu’ils ne perdront jamais. Son ressentiment égalitaire l’empêcherait-il de savoir lire ? Nous le renvoyons au chapitre XV des Aperçus sur l’Initiation : « l’initiation, à quelque degré que ce soit, représente pour l’être qui l’a reçue une acquisition permanente » ; et au chapitre XXIII du même livre : « ...toute initiation est nécessairement quelque chose de permanent, qui est acquis une fois pour toutes et ne saurait jamais se perdre dans quelques circonstances que ce soit. »], tout est bien évidemment resté plus que virtuel si l’on peut s’exprimer ainsi. [qu’est-ce que notre voyant extra-lucide pourrait-il en savoir ? À propos de la Maçonnerie, Guénon avait remarqué une chose analogue chez Jules Boucher : « il paraît méconnaître totalement la valeur propre de l’initiation virtuelle » (É. T., juillet-août 1947). Il citait ensuite la réponse de Marius Lepage qui, disait-il, « remet très bien les choses au point » : « C’est au sein des organisations initiatiques, en dépit de leurs déviations et de leur altération, que se retrouvent les derniers témoins de l’Esprit. » Il est possible, en effet, que certains n’obtiennent pas de résultats très apparents dans l’état corporel, mais ils ne seront pas restés passifs et soumis au monde moderne comme M. Hapel ; au moins à ce titre – mais ce n’est pas le seul –, ils méritent le respect. De plus, si certains défauts corporels, sans s’opposer à une initiation virtuelle, peuvent toutefois l’empêcher de devenir effective, il va de soi que la dissolution naturelle de la modalité corporelle lèvera les obstacles qui empêchaient la réalisation effective. La tradition hindoue, notamment, est très précise à ce sujet. Il n’y a donc aucune raison de se décourager. C’est ce que disait d’ailleurs Guénon dans une lettre à Marius Lepage : « Ne pas se laisser décourager. » Nous ajouterons : ni par M. Hapel ni par qui que ce soit !]

                 Ils n’obtiendront même pas les recours de leur tradition d’origine. [Qu’en est-il de ceux qui n’en ont jamais eu à l’origine ? La confirmation catholique est le recours auquel fait allusion M. Hapel ? Il est tellement ignorant qu’il ne sait pas que si l’initiation même peut demeurer virtuelle quant à ses effets, à plus forte raison en est-il ainsi quand il s’agit de la participation « exotérique » des profanes. Il méconnaît aussi totalement les conséquences posthumes de tout rattachement initiatique. Guénon a précisé, au chapitre XXVI des Aperçus « que toutes les traditions insistent sur la différence essentielle qui existe dans les états posthumes de l’être humain selon qu’il s’agit du profane ou de l’initié ; si les conséquences de la mort, prise dans son acception habituelle, sont ainsi conditionnées par cette distinction, c’est donc que le changement qui donne accès à l’ordre initiatique correspond à un degré supérieur de réalité. » Denys Roman avait ainsi signalé autrefois que, dans la tradition grecque, certains se faisaient initier aux Mystères uniquement pour cette raison.] Une trahison pour rien donc. [Un engagement spirituel serait-il une trahison ? Le fait de recevoir une initiation orientale serait-il une trahison ? M. Hapel a sans doute trop lu Henri Massis et sa Défense de l’Occident. En vérité, c’est l’enseignement de Guénon que M. Hapel trahit par ses propos. Plus personne n’aura maintenant de doute à ce sujet.]

               L’orgueil seul est le vainqueur. [Il y a longtemps que Guénon a relevé cette attitude prise vis-à-vis de l’ésotérisme dans certains milieux : « on introduit de temps à autre, et comme incidemment, certaines insinuations malveillantes qui, si elles ne répondaient à quelque intention bien définie, s’accorderaient plutôt mal avec l’admission même de l’ésotérisme, cette admission ne fût-elle que “de principe” en quelque sorte. Parmi ces insinuations, il en est une sur laquelle nous ne croyons pas inutile de revenir plus particulièrement : il s’agit du reproche d’“orgueil intellectuel”, qui n’est certes pas nouveau, bien loin de là, mais qui reparaît encore là une fois de plus, et qui, chose singulière, vise toujours de préférence les adhérents des doctrines ésotériques les plus authentiquement traditionnelles ; faut-il en conclure que ceux-ci sont estimés plus gênants que les contrefacteurs de toute catégorie ? » (Art. cit.)]

             « Cela montre une belle absence de discernement. [Pour l’instant, on découvre seulement celle de M. Hapel et son prodigieux aveuglement.] Et pourtant on ne peut pas reprocher à René Guénon d’avoir manqué de faire toutes les mises en garde qui convenaient [ni d’avoir indiqué ce qu’il convenait de faire]. Car enfin, si le destin nous a fait naître au sein d’une tradition particulière, il y sans doute de bonnes raisons pour cela. [Pour Monsieur Prudhomme, tout va bien, « la nature est prévoyante : elle fait pousser la pomme en Normandie sachant que c’est dans cette région qu’on boit le plus de cidre. »] La manifestation n’est pas un simple chaos mais bien l’“expression” du Principe. Il y a des règles et bien évidemment des exceptions à la règle. Mais qui peut légitiment prétendre être une exception ? [certainement pas M. Hapel, mais nombre de lecteurs qualifiés de l’œuvre de R. Guénon justement. Voici ce qu’il écrit à ce propos : « Il n’y a aucune difficulté à ce que chacun suive la tradition qui est celle de son milieu ; il n’y a de réserve à faire que pour les exceptions, toujours possibles, auxquelles faisait allusion notre collaborateur, c’est-à-dire pour le cas d’un être qui se trouve accidentellement dans un milieu auquel il est véritablement étranger par sa nature, et qui, par suite, pourra trouver ailleurs une forme mieux adaptée à celle-ci. Nous ajouterons que de telles exceptions doivent, à une époque comme la nôtre, où la confusion est extrême en toutes choses, se rencontrer plus fréquemment qu’à d’autres époques où les conditions ne sont plus normales ; mais nous n’en dirons rien de plus, puisque ce cas, en somme, peut toujours être résolu par un retour de l’être à son milieu réel, c’est-à-dire à celui auquel répondent en fait ses affinités naturelles. » (C’est nous qui soulignons) Nous renvoyons M. Hapel à l’ensemble de cet article (« Y a-t-il encore des possibilités initiatiques dans les formes traditionnelles occidentales ? », 1935, É. T., janvier-février, 1973).

              En septembre 1948, il le dira de nouveau : «  il advient trop souvent qu’un être naît dans un milieu qui n’est pas en harmonie avec sa nature propre, et qui par conséquent n’est pas celui qui lui convient réellement et qui peut permettre à ses possibilités de se développer d’une façon normale, surtout dans l’ordre intellectuel et spirituel ; il est assurément regrettable à plus d’un égard qu’il en soit ainsi, mais ce sont là des inconvénients inévitables dans la présente phase du Kali-Yuga. » Les Occidentaux qui s’adressent, pour des raisons initiatiques, à une forme traditionnelle orientale, que ce soit l’Hindouisme, le Bouddhisme, le Taoïsme ou l’Islam, font précisément la preuve qu’ils sont du nombre des exceptions mentionnées par R. Guénon.]

             « Ainsi les “guénoniens” initiés pour garantir leurs qualifications illusoires [le fait d’obtenir une initiation authentique n’est certainement pas illusoire] doivent être en mesure de montrer que ceux qui les ont initiés sont eux aussi très qualifiés. [À part M. Hapel, tout le monde sait que le transmetteur d’une initiation n’est pas nécessairement un Maître au sens plénier du terme. D’autre part, la déviation éventuelle d’un Maître n’est pas imputable à ses disciples, et ne remet pas en question la validité de leur initiation.] Les disciples doivent défendre leur maître envers et contre tout [cela n’a rien que de très normal dans toutes les traditions. Si M. Hapel élargissait un peu ses lectures, il le saurait.] sinon c’est leurs propres prétentions à la qualification et leurs initiations qui sont remises en question. [à moins qu’il s’agisse de s’opposer aux calomnies de M. Hapel et de ses semblables. Il s’agit ici « manifestement de chercher à assimiler l’ésotérisme à ses pires contrefaçons et les représentants des organisations initiatiques traditionnelles aux charlatans des diverses pseudo-initiations ; entre ces ignominies grossières, contre lesquelles on ne saurait protester trop énergiquement, et certaines manœuvres beaucoup plus subtiles, il y a assurément une différence à faire ; mais, au fond, tout cela ne serait-il pas dirigé dans le même sens, et les tentatives les plus habiles et les plus insidieuses ne sont-elles pas aussi les plus dangereuses par là même ? » (« Nouvelles confusions », É. T., Octobre-novembre, 1948]

                On en voit certains pousser des “cris” sur Internet, [comme M. Hapel dans son petit blog !] multiplier les traductions de textes soufis et transformer l’arabe classique en une langue profane comme le français [sa haine l’aveugle-t-elle au point de croire que toute traduction serait une profanation ?] et les diffuser sur de multiples sites virtuels. Mais pourquoi ? [notamment pour répondre à un vœu formulé le 26 juin 1937 par René Guénon : « Il est certain qu’il n’existe pas d’exposé d’ensemble de l’ésotérisme islamique, et que c’est une lacune très regrettable ; mais que faire ? J’avoue que je ne peux pas arriver à tout ; j’aurais toujours voulu que d’autres puissent faire des travaux dans le même sens, pour cela et pour bien d’autres questions. » M. Hapel ne perçoit-il aucunement l’intérêt des doctrines de l’ésotérisme islamique ? Nous l’invitons alors à lire les articles suivants de R. Guénon : « L’ésotérisme islamique », « L’écorce et le noyau », « Et-Tawhîd », « El-Faqru », « Er-Rûh », « Notes sur l’angélologie de l’alphabet arabe », etc. Il peut également lire les travaux de Michel Vâlsan, Michel Chodkiewicz, Claude Addas, Denis Gril ou Max Giraud, et nous dire ensuite s’ils ne présentent aucun intérêt au point de vue traditionnel. Il est effrayant de voir que ce prétendu lecteur de l’œuvre de Guénon n’a jamais compris que l’initiation est une au fond, quelles que soient les formes extérieures sur lesquelles elle s’appuie, puisque son but est précisément de conduire au-delà de ces formes. Il ne semble guère savoir ce qu’est la conscience effective de l’unité ésotérique des formes traditionnelles...]

             Et pour qui ? [tout simplement pour ceux qui s’intéressent à toutes les doctrines traditionnelles, qui souhaitent les connaître, ainsi que pour ceux qui suivent une voie de l’ésotérisme islamique, mais qui n’ont pas directement accès à la langue arabe ou persane. Pour ceux également qui, comme lui, se font une représentation simpliste et erronée de cet ésotérisme. (6)] L’ésotérisme islamique pour la masse des francophones ? [Pourquoi la « masse » ? Que vient faire ici une telle remarque ? Nous ne pouvons pas souligner à chaque fois le caractère grotesque des remarques de M. Hapel : il est si fréquent que cela deviendrait fastidieux. Est-ce à la « masse » que M. Hapel, qui ne doute de rien, prétend s’adresser ? R. Guénon ne s’est jamais adressé elle, pas plus que ne le font ses lecteurs qualifiés. Ces derniers savent que la « masse des francophones » ne lit pas : elle regarde la télévision !] C’est une nourriture inassimilable. [Ici, pour une fois, notre graphomane sait de quoi il parle, car il n’est même jamais parvenu à assimiler l’œuvre de Guénon.]

                C’est en toute conscience que René Guénon n’avait surtout pas pris l’Islam comme référence pour exposer les données traditionnelles et spirituelles fondamentales aux Occidentaux. [M. Bruno Hapel connaît très mal l’enseignement de Guénon dont il semble n’avoir lu que les premiers livres, sans trop les comprendre d’ailleurs. Non seulement il ne paraît pas avoir lu la totalité de ses publications, et ne sait pas que Guénon ne se limitait pas à écrire des livres et des articles, mais il méconnaît aussi les véritables finalités de son œuvre.] La réalité n’a pas changé. [N’y a-t-il aucune différence entre aujourd’hui et l’époque où Guénon a publié son œuvre ? Ni même entre son premier et son dernier texte ?]

               Ou alors en sommes-nous au stade où c’est l’œuvre de René Guénon qui devrait apporter aux Orientaux ces données traditionnelles et spirituelles qu’ils ont maintenant perdues ? [Peut-on douter désormais que M. Hapel soit un fin et puissant scrutateur de l’Orient traditionnel ? Henri Massis défendait autrefois la supériorité de l’Occident, et M. Hapel, à sa suite, ne craint pas de la supposer également aujourd’hui dans le domaine traditionnel et spirituel. N’est-ce pourtant pas Guénon lui-même qui a dit que « le dépôt de la Tradition primordiale a été transféré en Orient » ? N’est-ce pas également lui qui précise, au chapitre IX de La Crise du Monde moderne, que l’élite, dans les civilisations orientales, c’est-à-dire les gardiens du véritable esprit traditionnel vivant, pourra être réduite à un très petit nombre, mais subsistera jusqu’au bout, « parce qu’il est nécessaire qu’il en soit ainsi pour garder le dépôt de la tradition qui ne saurait périr, et pour assurer la transmission de tout ce qui doit être conservé » ?]

            Mais si c’est le cas, [ce conditionnel indique que M. Hapel n’a aucune connaissance particulière, mais on s’en doutait déjà...] ce n’est toujours pas sur l’Islam qu’il faut s’appuyer mais sur l’Hindouisme qui reste la meilleure référence. [L’un n’empêche pas l’autre, mais ce qui est certain c’est qu’on ne peut aucunement s’appuyer sur l’Hindouisme frelaté à la Krishna Menon de M. Hapel. Son pseudo-Hindouisme où il suffit de penser bien fort que la manifestation est purement illusoire pour y échapper. Au regard des difficultés rencontrées par M. Hapel pour comprendre l’Hindouisme et ses doctrines, il devrait sans doute plutôt voir du côté islamique s’il ne trouve pas plus de facilités. C’est ce que nous avons observé dans d’autres cas comparables au sien.]

               Le constat n’a pas changé. [Vraiment ? M. Hapel ne s’est-il pas aperçu que l’activité de Guénon s’est étendue sur quarante ans ? Ne s’est-il rien passé depuis qui a été modifié par ses livres et son activité ? Ni par ceux qui ont suivi son enseignement ? L’Église catholique, pour prendre un exemple parmi d’autres, est-elle toujours le point d’appui qu’elle pouvait être au moment de la publication de La Crise du Monde moderne (1927) ? Est-ce que M. Hapel imagine qu’une élite occidentale, s’appuyant sur l’Église catholique, peut encore se former ? Ce n’est pas en tout cas sur notre balourd aboulique qu’il faudrait compter pour le savoir : confit dans la sécurité trompeuse de sa vie ordinaire, et attendant la mort, pour lui rien ne change jamais, évidemment.]

L’illusion de la surimposition illusoire

 

              « L’être qui s’interroge sur sa qualification le fait dans le monde manifesté. Il n’y a que dans la manifestation que cette notion intervient. [M. Hapel ne s’est pas aperçu qu’il se trouve aussi dans un état manifesté... C’est l’erreur habituelle de tous les pseudo-advaitins. Il n’a pas compris qu’il faut envisager les choses à la fois du côté du Principe et du côté de la manifestation : « s’il n’y avait à envisager que la personnalité ou le “Soi”, il n’y aurait aucune différence à faire à cet égard entre les êtres, et tous seraient également qualifiés, sans qu’il y ait lieu de faire la moindre exception : mais la question se présente tout autrement par le fait que l’individualité doit nécessairement être prise comme moyen et comme support de la réalisation initiatique. » Le résultat à atteindre est au delà des limites de l’individualité, mais « celle-ci n’en doit pas moins être prise comme point de départ, et c’est là une condition à laquelle il est impossible de se soustraire. » (Aperçus sur l’Initiation, ch. XIV)] Et comme la manifestation est nulle vis-à-vis du Principe. On comprend alors que du point de vue du Principe la disqualification est sans objet puisqu’elle porte sur une illusion, une surimposition illusoire. [Le pauvre homme aggrave encore son erreur. On voit ici la conséquence de son incompréhension des doctrines hindoues. Voici ce qu’écrivait R. Guénon le 23 septembre 1935 : « Il doit être bien entendu qu’illusoire ne veut point dire irréel, mais seulement d’un moindre degré de réalité, puisque l’illusion a toujours son fondement dans la réalité principielle des possibilités. » (7) De manière analogue, on ne peut pas exclure un seul point de l’espace, bien que l’étendue du point soit nulle. Si toute contingence n’est rien au regard de l’universel, elle est, dans l’être total, un élément aussi nécessaire que tous les autres.]

              Du point de vue du Principe chacun de nous est un jnânî ! [Ce terme ne se transcrit pas ainsi, M. Hapel devrait réviser ses cours de sanscrit. Rappelons-lui ce que disait Râmana : « Tant que vous n’aurez pas atteint le jñâna, vous ne pourrez pas comprendre l’état du jñanî. » (« Until you gain jñâna you cannot understand the state of jñâni. » Talks with Sri Ramana Maharshi, p. 424, Tiruvannamalai, 1958) M. Hapel ne sait même pas que l’« âme vivante » est une chose, et que la « conscience véritable de l’être » en est une autre. Nous allons l’aider : il devrait commencer par se demander pourquoi et pour qui R. Guénon a écrit ses livres. Il devrait également se demander pourquoi lui-même se préoccupe de ces questions puisque « chacun de nous est un jnânî ! » (8) En effet, un fameux jñânî que ce M. Bruno Hapel !]

 

***

 

               Nos lecteurs voudront bien nous excuser de leur avoir infligé la lecture des divagations aberrantes et haineuses de ce malheureux histrion. On regrettera d’avoir dû réfuter de pareilles sottises, ce que tout lecteur sérieux de l’œuvre de Guénon peut faire lui-même, mais il est toujours préférable de s’opposer nettement aux erreurs d’où qu’elles viennent et quelles que soient leurs formes plutôt que de les laisser prospérer. Cet échantillon des sinistres productions antitraditionnelles de M. Hapel est néanmoins une illustration exemplaire de ce que nous disions en introduction. Comme l’écrivait autrefois Guénon : « Nous avons tenu à ne pas attendre davantage pour mettre en garde ceux qui, de la meilleure foi du monde, risqueraient de se laisser trop facilement séduire par certaines apparences trompeuses ; et nous serions trop heureux si, comme il arrive parfois, le seul fait d’avoir exposé ces choses suffisait à en arrêter le développement avant qu’elles n’aillent trop loin. » (Art. cit., 1948)

          Aussi ennuyeux que ce soit – mais le burlesque involontaire de notre héros tempère parfois cet inconvénient –, il ne nous paraît pas inutile de formuler encore quelques remarques au sujet de ses élucubrations dans un prochain numéro. Avant de laisser la parole à nos collaborateurs, ce sera l’occasion d’apporter diverses précisions qui pourraient intéresser nos lecteurs.

 

 

Julien Arland

 
 
 

Pour citer cet article :

Julien Arland, « Remarques sur une forme de la mentalité antitraditionnelle »Cahiers de l’Unité, n° 6, avril-mai-juin, 2017 (en ligne).

 

© Cahiers de l’Unité, 2017  

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