NOUVEAUX ÉCLAIRAGES SUR IVAN AGUÉLI

Nouveaux éclairages sur Ivan Aguéli

 

À mon grand-père maternel

(Islaz (1), 13 février 1907 - Antony, nuit du 25 au 26 novembre 1974).

Ivan Aguéli (1869-1917)

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

Tombe d’Aguéli, à Sala, Suède.
(Gauffin, II, p. 296

Une des dernières lettres d’Aguéli à sa mère (8 août 1917). Très isolé, il lui disait notamment qu’il se sentait en danger : « Barcelone est devenu impossible pour moi. Il y a une hostilité déclarée contre les étrangers. [...] Pour les insurgés ici [les républicains espagnols], tous les étrangers sont des espions. Il est clair pour eux qu’un paysagiste étranger ne peut être qu’un espion, pensent-ils. Ni les policiers ni les soldats ne m’adressent la parole. [...] Cela menace d’être ici pour moi comme en Égypte. [...] Je ne parle jamais de politique et je ne mêle pas de ce qui ne me concerne pas. Mais quand je vais peindre dans la rue ou sur la route, je ressens immédiatement une haine de classe ou de la xénophobie. »
 

Paysage par Ivan Aguéli 

Marie Huot en 1889 (1846-1930).

Née Mathide Marie Constance Ménétrier, elle épousa Anatole Huot en 1869. Il fut l’éditeur de L’Encyclopédie Contemporaine Illustrée où Aguéli publiera ses premiers textes. Elle est l’auteur du Missel de Notre-Dame des Solitudes (1908), recueil de poésies dédiées à Ivan Aguéli

Patrice Genty en 1927

(1883-1964)

              Nous avions l’intention de publier un article inédit d’Ivan Aguéli, Abdul-Hâdi en Islam, pour le centenaire de son décès (2). Ce texte, écrit en 1910, en plus de son intérêt intrinsèque, permet d’illustrer l’esprit qui a présidé à la collaboration traditionnelle existant entre lui et René Guénon. Mais, dans la mesure où ce document accompagnait les lettres qu’il écrivit à Guénon entre le 1er mars 1911 et le 14 novembre 1912, il nous a semblé préférable de parler tout d’abord de cette correspondance que nous envisageons d’éditer ultérieurement (3).

                      Nous avons consulté les copies de 21 lettres, de 10 cartes postales (brefkort, désormais brevkort) et d’une carte-lettre (kortbref), ainsi que d’un télégramme ‒ ces 12 derniers courriers proviennent de Suède ‒, auxquels il faut ajouter 8 lettres non datées et quelques documents.

                  Après avoir rappelé les circonstances de la mort d’Aguéli, nous apporterons quelques informations sur les documents laissés par lui après son décès ; puis nous ferons des remarques préliminaires sur ses lettres à Guénon, et nous nous intéresserons aux signatures qu’elles contiennent. Nous conclurons cette première partie en fournissant des renseignements sur les revues auxquelles Aguéli a collaboré au Caire, et publierons un texte de René Guénon qui est en référence directe aux personnages et sujets dont il est question dans l’une de ces revues.

               Dans la seconde partie, nous nous attacherons aux thèmes récurrents contenus dans les lettres d’Aguéli à Guénon, ainsi qu’à certains personnages qui y sont mentionnés. Dans la dernière partie de notre étude, nous publierons le texte inédit dont nous avons parlé.

 

Il y a cent ans

 

                Après un séjour en Égypte, Ivan Aguéli se trouvait en Catalogne depuis fin février 1916. Selon Gauffin (4), le Prince Eugène de Suède, qui suivait le destin d’Ivan Aguéli depuis des années, et qui l’aida plus d’une fois alors que celui-ci connaissait la précarité, avait décidé d’accorder à Aguéli une importante somme qui devait lui permettre de revenir au pays natal. Il adressa à cet effet un chèque de 1000 pesetas au Consulat à Barcelone. Mais, quand le montant arriva à destination, celui à qui l’aide était destinée n’était plus d’entre les vivants.

            « Le 3 octobre 1917, le consul à Barcelone, Magnus Nordbeck, rédige la déclaration suivante sur la mort de G. Aguéli.

            “Par la présente, j’ai l’honneur de joindre une lettre de décès pour annoncer que le sujet suédois Gustaf Aguéli est décédé dans un accident causé par une locomotive en marche, alors qu’il traversait une voie ferrée près du village Hospitalet, jouxtant Barcelone, le Ier de ce mois.

              Sollicité par le tribunal d’Hospitalet, le consulat était présent lors de l’identification de la personne décédée ; il a fait la déclaration nécessaire concernant sa nationalité, et se chargea de ses funérailles.

               Conformément à la loi espagnole, le tribunal a pris soin de ses biens, consistant en des vêtements extrêmement simples, ainsi qu’en quelques tableaux et livres. Certains objets de valeur ne purent être trouvés ; jusqu’à ce que son séjour soit couvert par les frais [adressés par le Prince], il recevait de temps en temps de petites remises en espèces de sa mère vivant à Sala, la veuve Anna Agelii.

                Enfin, aussitôt l’avis du tribunal prononcé, ainsi que ses effets remis, le rapport sera envoyé.

Magnus Nordbeck.” »

                  Gauffin poursuit en parlant de la mère d’Ivan Aguéli, qui accepta cette terrible nouvelle avec la force de son âme de femme âgée ayant été habituée aux épreuves et renoncements. Une vague de réconfort afflua vers elle de la part des amis de son fils. Le Prince Eugène ordonna que la somme qu’il avait destinée à Aguéli, mais qui ne lui était jamais parvenue, fût remise entre les mains de la mère du défunt, qui hérita de son fils..

                 

                 Dans les pages qu’il réserve à Aguéli, Paul Chacornac écrit au sujet de cette même période : « Pour des raisons obscures, les autorités anglaises l’expulsèrent en 1915. Il se rendra en Espagne, à Barcelone, et toujours animé d’un zèle admirable pour la peinture, il ne cessera d’exercer son art. Malheureusement, devenu complètement sourd, il mourra écrasé par une locomotive aux environs de Barcelone, le Ier octobre 1917 » (5). Les biographies concernant René Guénon, qui contiennent des passages relatifs au décès d’Aguéli, reprennent à leur façon ce qui précède, à l’exception de M. Jean-Pierre Laurant. Cet historien le fait mourir quelque peu prématurément : « Devenu complètement sourd, il mourut en Espagne en 1915 [sic !] écrasé par un train » (6).

       René Guénon apporta à Michel Vâlsan plusieurs précisions supplémentaires : « Je reviens à Abdul-Hâdî et à l’explication des circonstances de sa disparition : pendant un séjour dans le sud de l’Inde, il avait eu des fièvres dont il lui était resté une surdité qui, par la suite, alla toujours en s’aggravant ; étant à Barcelone en 1917, il fut renversé par un tramway qu’il n’avait pas entendu venir à cause de cette malheureuse surdité, et c’est des suites de cet accident qu’il est mort » (7).

           

                De ce qui précède, et de renseignements supplémentaires obtenus par plusieurs sources, il est établi que, compte tenu de sa surdité, Aguéli fut renversé par une locomotive (Nordbeck, Chacornac, etc.) ou un tramway (Guénon), à L’Hospitalet de Llobregat, près de Barcelone. Grièvement blessé, il décéda dans cette dernière ville le 1er octobre 1917, peu après son transport à l’hôpital. Né le 24 mai 1869 à Sala, en Suède, il était âgé de 48 ans et quatre mois.

À la recherche des documents d’Aguéli

 

              Dans une brève notice intitulée : « Abdul-Hâdi », la rédaction du Voile d’Isis, c’est-à-dire Marcel Clavelle, annonçait en novembre 1932 qu’« Abdul-Hâdi est mort accidentellement en Espagne en 1916 ou 1917. Les manuscrits arabes, en partie fort précieux, qu’il possédait, ont disparu sans qu’on sache ce qu’ils sont devenus » (p. 714). On ne sait pas plus ce qu’il est advenu de ses propres manuscrits et documents ni des lettres qu’il a reçues de ses divers correspondants, dont celles de René Guénon.

               Gauffin rapporte que, le 6 mars 1918, le consul Nordbeck présenta un rapport supplémentaire sur l’accident ; en même temps, il faisait parvenir une facture sur les frais occasionnés par la mort d’Aguéli, soit 423.30 pesetas.

                   Le consul écrit : « Lorsque l’accident s’est produit dans le district de la juridiction d’Hospitalet, le logement temporaire d’Aguéli était alors à Castelldefels, où il avait quelques biens ; en outre, il avait une chambre dans un hôtel à Barcelone, où ses autres affaires furent trouvées. Trois autorités judiciaires différentes sont intervenues, ce qui a causé ce long retard, avec la remise au consulat de l’héritage d’Aguéli. »

                   Cet héritage consistait seulement en quelques vêtements « en très mauvais état et sans valeur, ainsi que quelques livres et revues, un chevalet et des palettes, ainsi que 145 esquisses de peinture à huile sur toile, 34 sur papier et 80 croquis au crayon, qui ont tous été mis en lieu sûr, selon les instructions de l’ambassade royale à Madrid, à la demande de S. A. R. le Prince Eugène ; ils seront envoyés à la première occasion. La plupart des livres sont des dictionnaires et grammaires en grec, russe, japonais et arabe », et du matériel de peinture (8).

                    Dans une autre lettre, le consul indique qu’il a interrogé plusieurs marchands d’art pour savoir « si quelque peinture d’Aguéli se trouvait chez eux, ou avait été vendue, mais personne ne connaissait Aguéli ; même si ces marchands en avaient eu à vendre, il aurait été certainement difficile de parvenir à les vendre, l’ensemble de ses peintures n’étant pas finies, mais seulement [sous forme] d’esquisses.

                 Parmi les papiers d’Aguéli, on trouve également un récépissé de dépôt de 5 cartons de livres et de manuscrits conservés chez Marie Huot, Rue Dauphine 16, Paris. Nul ne soupçonnait la valeur du contenu des cartons ; mais le même homme, le Prince Eugène, qui veillait à sauver les dernières récoltes artistiques en France, en Égypte et en Espagne, se rendit compte que son acte de sauvetage ne serait pas achevé tant que cette partie de l’héritage d’Ivan Aguéli ne serait pas également ramenée. La mère de l’artiste, Mme Anna Agelii, n’a pas revendiqué sa part concernant ces cartons ; mais elle vit avec enthousiasme que le mécène bienveillant du fils les avait rachetés. ».

                  Ainsi, c’est grâce à l’intervention du prince Eugène que les livres et notes d’Aguéli furent placés en sécurité : « non seulement la majorité des œuvres artistiques d’Ivan Aguéli ont été conservées, mais aussi les documents de grande valeur, qui contribueront à l’explication du mystère de sa vie, et qui sont sauvés pour la postérité » (9).

                 De son côté, dès 1917, René Guénon rechercha les documents ayant appartenu à Aguéli, comme il le précise à Michel Vâlsan (10) : « J’ai su que, à Barcelone, il était chez un nommé Xifré, ami de Coulomb et ancien théosophiste comme celui-ci ; mais je n’ai jamais été en relations avec ce personnage, qui doit d’ailleurs être mort aussi depuis longtemps, de sorte que je n’ai pas pu savoir s’il était resté quelque chose chez lui. Abdul-Hâdî avait l’habitude, dans tous ses voyages, de transporter toujours avec lui une ou 2 malles remplies de manuscrits et de papiers divers ; mais il se peut que, à ce moment-là, il n’ait pas pu le faire à cause de la guerre. À Paris, il laissait quelquefois différentes choses chez une certaine Mme Huot, qui, elle aussi, avait résidé longtemps ici, et que nous appelions “la mère aux chats” (elle en avait toujours 30 à 40 chez elle) ; quand j’ai eu connaissance de sa mort, je me suis informé auprès d’elle, mais elle m’a dit que, la dernière fois qu’il était venu, il avait tout emporté » (11). Comme on le voit, Marie Huot n’a pas mis au courant Guénon de l’existence des « cinq cartons de livres et de manuscrits » qui avaient pourtant été « conservés chez » elle ; probablement est-ce parce qu’elle les avait monnayés…

           Ce n’est que vingt-deux plus tard que René Guénon aura de nouvelles informations concernant certains documents d’Aguéli. Le 28 décembre 1939, Patrice Genty, qui connaissait Guénon depuis « début 1906 » (12), l’informe qu’Eugène Dupré (13) « a une importante correspondance d’Abdul-Hâdi, et également des lettres de vous adressées à lui ou à Abdul-Hâdi. » Après la guerre, Genty reprend contact avec Guénon, et lui rappelle que « Dupré m’a donné des indications sur les manuscrits d’Abdul-Hâdi ‒ qu’il a fort bien connu » (14), puis il joint à sa lettre du 9 novembre 1945 la « copie d’une lettre que [lui] a adressée Dupré au sujet d’Abdul-Hâdi » ; elle date du 3 juillet 1942. Dans celle-ci, Dupré écrit : « Je l’ai beaucoup connu pendant 12 ans ‒ dont les 3 premières furent de l’intimité. À cette période nous avons même habité ensemble à Gizeh. » Dupré apporte alors quelques renseignements biographiques, notamment le fait qu’Abdul-Hâdi « séjourna 1 an dans le grand temple de Madura, fit connaissance de quelques musulmans, étudia le persan, et vint au Caire où je l’ai connu en 1903. […] Si vous connaissez Charles Grolleau, qui fut jadis un des disciples de Papus, vous pourrez parler d’Aguéli d’avant 1902. C’était son ami intime » (15). Puis il propose à Genty : « Lorsque la guerre sera finie, si vous désirez du complément et peut-être trouver quelques travaux de lui, écrivez à M. Charles Oltramare au Caire. Aguéli étant expulsé d’Égypte en 1917 [1916] laissa chez lui un tonneau métallique rempli de livres et de papiers en lui disant : si je ne reviens pas, gardez tout. Il n’est pas revenu et est mort à Barcelone. […] Il aurait fait quelques belles œuvres qu’un attaché consulaire de Suède en Espagne aurait envoyées à Stockholm à sa mère. Le Dr Insabato, directeur du “Convito”, a certainement des manuscrits d’Abdul-Hâdi. Il habite Vicence en Italie » (16). 

         C’est grâce à ces informations que Guénon pourra écrire à Michel Vâlsan ce qu’il avait appris, et lui faire part aussi de certaines investigations...

           

 

Mahdî Brecq

(À suivre)

La suite de cet article est contenue dans l'édition imprimée

du numéro 8 des Cahiers de l'Unité

 

Pour citer cet article :

Mahdî Brecq, « Nouveaux éclairages sur Ivan Aguéli», Cahiers de l’Unité, n° 8, octobre-novembre-décembre, 2017 (en ligne).

 

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