LE CENTRE SUPRÊME-VII

Le Centre suprême *

‒ VII ‒

 En hommage à Paramahamsa Shrî Swamî A. N.,

pour Âtmapriya & Vishwâtmananda Nâth, témoins de l’Inde véritable.

 

Saint-Yves en 1890

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

Folio 3 et 11 d’un Râmâyana Mewar

 (British Library)

Bataille de Râma contre Râvana à la tête d’âne (Râmâyana)

Alexandre  Saint-Yves d’Alveydre

(1842-1909)

Entrée de la caverne (gufâ) du « Seigneur des Mondes », Pâtâla Bhuvaneshwar, au Nord-Ouest de l’Inde, dans la région himalayenne.

Shiva et Pârvatî à l’intérieur du mont Kailâsh

Le mont Kailâsh

© Olaf Schubert

 © DR

Nâth Yogî devant le temple de Mahâkâlî à l’intérieur de la caverne de Bhartrihari à Ujjain.

(Cf. Bhartrihari, La Centurie du renoncement (Vairâgya-shatakam), tra-duction du sanskrit et présentation par D. Wohlschlag, Paris, 1993 ; N. V. Isaeva, From Early Vedanta to Kashmir Shaivism: Gaudapada, Bhartrhari, and Abhinavagupta, New York, 1995)

Saint-Yves d’Alveydre vers 1877

Envoi de Papus à Saint-Yves (1902)

© Cahiers de l’Unité

L’émanation renommée de Samantabhadra,

Connu [par tous] comme omniscient durant cet âge de conflit,

Le maître couronné de la doctrine du Bouddha dans ce monde,

Chos rgyal ‘Phags pa, j’implore à tes pieds.

 

Texte attribué à Qubilai Khan (Tenzin Choephak Ringpapontsang, Conquering the Conqueror: Reassessing the Relationship between Qubilai Khan and ‘Phags pa Lama, Australian National University, 2016)

Note rédigée par Papus sur son exemplaire de l’édition originale de Mission de l’Inde (1886) qui lui fut donné par le comte Keller. 

Une partie des archives de Saint-Yves

© C. G.

VII ‒ Mission de l'Inde

Saint-Yves d’Alveydre

             René Guénon commence son livre sur Le Roi du Monde en signalant que « l’ouvrage posthume de Saint-Yves d’Alveydre intitulé Mission de l’Inde, qui fut publié en 1910, contient la description d’un centre initiatique mystérieux désigné sous le nom d’Agarttha. » Il indique également – et il fut le premier en cela – qu’il n’avait guère été fait mention de l’Agarttha et de son chef en Occident avant Saint-Yves « que par un écrivain fort peu sérieux, Louis Jacolliot, dont il n’est pas possible d’invoquer l’autorité. » Il pensait « que celui-ci avait réellement entendu parler de ces choses au cours de son séjour dans l’Inde, mais il les a arrangées, comme tout le reste, à sa manière éminemment fantaisiste. » (1)

                 Il écrit ensuite que des « esprits sceptiques ou malveillants n’ont pas manqué d’accuser M. Ossendowski d’avoir purement et simplement plagié Saint-Yves, et de relever, à l’appui de cette allégation, tous les passages concordants des deux ouvrages. » Il reconnaît volontiers qu’« il y en a effectivement un bon nombre qui présentent, jusque dans les détails, une similitude assez étonnante. » Cependant tous ces rapprochements ne le convainquaient « nullement de la réalité du plagiat. » À cet égard, il mentionnait un certain nombre de points, dont nous venons de rappeler quelques-uns à la fin de notre texte précédent, « qui n’ont pas leur équivalent dans Mission de l’Inde. » Il ajoutait enfin que si Ossendowski avait copié en partie le livre de Saint-Yves, on ne voyait pas pourquoi « il aurait omis certains passages à effet, ni pourquoi il aurait changé la forme de certains mots. »

                    Nous avons montré dans notre texte précédent que Pallis n’a pas examiné les points qui ne pouvaient venir de Saint-Yves, contrairement à ce qu’il affirmait. Sans faire preuve de beaucoup de scrupules, il a simplement éludé ce qui contrariait son opinion préconçue. Pour lui, comme pour tant d’autres avant et après lui, la réalité du plagiat ne faisait aucun doute. Qu’Ossendowski, « ayant lu Saint-Yves, ait en fait retrouvé des allusions à l’Agarttha et à son roi en Mongolie » (2), aurait déjà été une coïncidence remarquable, mais qu’il ait également entendu des allusions au « culte de Rama, dont parle également Saint-Yves », ces deux coïncidences lui paraissaient si improbables que seul un plagiat pouvait les expliquer. (3)

                 Pourtant, comme nous l’avons vu à propos du Râmâyana qui s’est répandu dans toute l’Asie et qui y est présent sous une forme à peu près constante, il est très habituel dans un milieu traditionnel que des « légendes », des épopées, des histoires ou certains enseignements se retrouvent en différents lieux et à différentes époques sous des formes similaires. « Tradition » ne veut-il pas dire « transmission » ? Dans ce sens, au sujet des phrases qui sont presque identiques à celles de Mission de l’Inde dans le livre d’Ossendowski, Guénon signalait qu’« elles ne peuvent guère étonner ceux qui savent que certains récits, en Orient, se transmettent sans altération pendant des siècles et se trouvent dans les mêmes termes en des contrées fort éloignées les unes des autres. » (4) Qu’il s’agisse des mêmes données traditionnelles, comportant les mêmes détails avec quelques variantes, mais venues par des voies différentes est donc au contraire tout à fait possible. Dès lors, pourquoi mettre en doute l’autorité de Guénon, dont on sait que les sources d’informations étaient aussi élevées que vastes, quand il précise qu’il savait, indépendamment du témoignage d’Ossendowski « que les récits du genre dont il s’agit sont chose courante en Mongolie et dans toute l’Asie centrale » ? Pense-t-on qu’il parlait à la légère, lui qui disait dans une lettre du 29 mars 1932 qu’il n’écrivait « jamais un mot au hasard » ?

            D’après Pallis, comme pour bien d’autres, non seulement Ossendowski avait plagié le livre de Saint-Yves, mais Mission de l’Inde n’était qu’un ouvrage fantaisiste. Sans prudence et sans nuance, il déclare : « On ne rencontre que des images grossièrement matérialisées, ce qui trahit, plus que toute autre évidence l’origine non-traditionnelle et occidentale de l’histoire dont il s’agit. » Disons-le tout de suite, c’est surtout la conclusion massive de Pallis à propos de ce livre qui est grossière. René Guénon, le plus grand maître des études traditionnelles, n’aurait-il pas été capable d’identifier l’origine des données traditionnelles présentes dans Mission de l’Inde ? Pourtant, n’est-ce pas par lui que Pallis a appris ce qu’est la Tradition ?

Mission de l’Inde

             Tout d’abord, il n’est peut-être pas inutile de rappeler deux points importants que mentionna Guénon à propos de Saint-Yves lors de la réédition de sa Mission des souverains en 1947, livre publié initialement en 1882. (5) Le premier est qu’« il n’était pas encore entré en relation avec aucun représentant des traditions orientales » avant 1885, de sorte qu’il ne peut être question d’attribuer les conceptions qui figurent dans ses ouvrages publiés avant cette date à des influences provenant d’une telle source. Ils ne présentent d’ailleurs aujourd’hui guère d’intérêt, en dehors de ce qui provient de Fabre d’Olivet qu’il a largement repris dans sa Mission des Juifs (1884). Le second point concerne « la nature réelle des rapports de Saint-Yves avec les occultistes, rapports qui se bornèrent en somme à des relations amicales avec quelques-uns d’entre eux, à titre tout personnel, et sans qu’il ait jamais adhéré en aucune façon à leur “mouvement” ni même qu’il l’ait approuvé, car il fit toujours au contraire bien des réserves à cet égard ; cela est assurément fort loin de ce qu’ont voulu faire croire les occultistes eux-mêmes, qui trouvèrent bon d’en faire un de leurs “Maîtres” et qui, après sa mort, cherchèrent à accaparer sa mémoire, nous pourrions même dire, ajoute Guénon, à l’exploiter, ce qui eut inévitablement pour conséquence de jeter sur son œuvre un discrédit immérité. » (6)

                 Si Mission de l’Inde est un ouvrage déficient, publié contre la volonté de son auteur comme il ne faut pas l’oublier, ce n’est pas tant à cause d’« images grossièrement matérialisées » puisque l’on peut tout aussi bien voir dans les histoires sacrées et les représentations des divinités hindoues, comme d’ailleurs dans celles des traditions chinoises ou gréco-latines, des images également très « matérialisées », en quelque sorte, mais parce que Saint-Yves, ignorant la « science des symboles », comme la plupart des Occidentaux et de ses lecteurs d’hier et d’aujourd’hui, établissait des rapprochements avec des inventions modernes qui font obstacle à la compréhension traditionnelle. Il est incontestable aussi que le lyrisme déclamatoire de son style pompeux, difficilement lisible aujourd’hui, sa tendance à la « christianisation », si l’on peut dire, sa compréhension traditionnelle limitée, son « scientisme », et les pesantes théories socio-politiques dans lesquelles il a maladroitement tenté d’insérer les données traditionnelles qu’il a reçues produisent un effet général particulièrement malheureux, voire même parfois un peu ridicule. 

            Il n’en demeure pas moins que des données ésotériques fondamentales provenant directement d’une source orientale sont présentes dans ce livre avorté qu’est Mission de l’Inde. Il a été publié en 1886, peu de temps après que Saint-Yves fut entré en relation avec un représentant éminemment qualifié des traditions orientales, ainsi que nous en donnerons la preuve. Il faut certainement attribuer l’origine de cet ouvrage à la très forte impression que fit sur Saint-Yves l’enseignement qu’il avait alors commencé à recevoir. Les données ésotériques authentiques qui y figurent sont d’ailleurs perceptibles pour tous ceux qui ont quelques notions traditionnelles, un miminum de sensibilité spirituelle, et qui peuvent aller au-delà des apparences. À ceux pour qui ce n’est pas possible, nous en donnerons plus loin des confirmations tangibles, mais sans comprendre pourquoi ils se préoccupent de cette question qui ne s’adresse pas à eux, et qui est hors de leur portée. Il est vrai que le cas de ceux qui se mêlent de tout sans raison, sans doute victimes de leur nature « tamasique », et qui sont donc incapables de voir quoi que ce soit au-delà des apparences formelles les plus extérieures est celui de presque tous ceux qui, dans l’Occident moderne, ont voulu s’occuper de ces choses. Ils y ont toujours apporté toute l’incompréhension inhérente à la mentalité profane.

 

Un symbolisme incompris

 

                 On s’est beaucoup moqué des galeries souterraines mentionnées par Saint-Yves, mais c’est l’ignorance et la bêtise des moqueurs qui furent ainsi mises en évidence. Cette façon de voir les choses ne faisait que rendre manifeste leur épaisse mentalité matérialiste. En effet, il est évidemment absurde d’entendre ces « galeries souterraines » à la lettre puisqu’il s’agit seulement d’une manière de symboliser l’unité de la tradition. Elle permet de signifier que les multiples centres spirituels particuliers, tels que notamment les différents lieux de pèlerinages d’une tradition donnée, se rattachent en réalité à un centre unique, de même que les centres particuliers de chaque forme traditionnelle sont liés, en principe, au Centre suprême, du moins quand ils sont encore vivants.

             En Inde, dans la région himalayenne de l’Uttarakhand, il y a par exemple une immense caverne sacrée, désignée comme la « Caverne du Seigneur des Mondes », Pâtâla Bhuvaneshwar, à propos de laquelle la tradition rapporte qu’elle recèle un passage souterrain qui mène jusqu’au mont Kailâsh, lequel représente sensiblement le Mêru dans l’Hindouisme pendant le Kali Yuga. (7) Il est également rapporté qu’il y a aussi des passages souterrains qui conduisent aux quatre sources du Gange. On peut encore mentionner la caverne de Bhartrihari à l’intérieur du monastère des Nâth Yogîs à Haridwar (Uttarakhand). Il est dit qu’elle communique directement et souterrainement avec une autre caverne initiatique située à Ujjain (Madhya Pradesh). Au Rajasthân, au monastère de Jhunjhunu, il est question d’un chemin souterrain secret illuminé par les Nâgas « porteurs de joyaux » (mânidhârî)(8) On voit donc que ce symbolisme, tout « matérialisé » qu’il fut, est bien d’origine orientale. L’interconnection des lieux sacrés par des passages souterrains est en réalité un topos des légendaires d’origine initiatique dans la plupart des formes traditionnelles.

            C’est ce dont témoignent également, inter alia, les légendes chinoises de la lignée taoïste des Grands Maîtres Chang-ts’ing – « Pureté suprême » –, du Maoshan, la montagne sacrée du Jiangsu : « Les révélations originelles avaient indiquée les canaux souterrains qui communiquaient à travers toute la Chine entre les palais-cavernes situés sous les monts sacrés. Le Mao Chan était ainsi le point d’origine d’un long réseau souterrain, qui passait sous les monts de T’ien-t’ai, dans le Tchekiang, et se prolongeait au sud jusqu’au mont Lo-feou, dans le Kouangtong. Les demeures des maîtres Chang-ts’ing illustraient ce réseau de chancelleries des Parfaits, et rares étaient les montagnes qui échappaient à leur puissance. » (9)

                  Il en est de même pour l’éclairage souterrain tel qu’il est présenté par Saint-Yves : « Aux yeux du profane, le Mao Chan n’atteignait qu’une altitude médiocre, mais sous le sommet, la caverne lumineuse plongeait jusqu’à plusieurs milliers de pieds au sein de la terre, aussi loin de la surface que pouvait l’être un ciel. Les parois de la caverne émettaient une lueur minérale merveilleuse, plus brillante que le jour. Cette lueur illuminait l’activité pure des Immortels de divers rangs qui séjournaient dans cette caverne. » (10) Même si Saint-Yves est coupable des mésinterprétations, il faut être particulièrement obtus ou avoir la mentalité largement infestée par l’idéologie « scientiste » et le naturalisme moderne, c’est-à-dire avoir les « yeux du profane », pour ne pas comprendre aujourd’hui qu’il s’agit-là d’une référence à Taijasa (le « Lumineux », nom dérivé de Têjas, qui est la désignation de l’élément igné) (11), ce qui désigne évidemment le domaine subtil.

               De son côté, Shrî Râmana Maharshî indiqua qu’il y avait à l’intérieur de la montagne Arunâchala des villes, et que tous les Adeptes (siddhas) se tiennent là. (12) Au cas où des profanes s’aviseraient d’y creuser pour le vérifier, nous pouvons leur assurer par avance qu’ils n’y trouveraient aucune ville. Elles y sont pourtant...

             Maintenant, que Mission de l’Inde apparaisse comme invraisemblable à bien des égards et même qu’il présente parfois les aspects d’un roman de Jules Verne, n’est certes pas une découverte. Guénon l’avait déjà expressément signalé, mais faut-il encore savoir le lire : « Beaucoup de lecteurs de ce livre durent d’ailleurs supposer que ce n’était là qu’un récit purement imaginaire, une sorte de fiction ne reposant sur rien de réel. En effet, il y a là-dedans, si l’on veut y prendre tout à la lettre, des invraisemblances qui pourraient, au moins pour qui s’en tient aux apparences extérieures, justifier une telle appréciation ; et sans doute Saint-Yves avait-il eu de bonnes raisons de ne pas faire paraître lui-même cet ouvrage, écrit depuis fort longtemps, et qui n’était vraiment pas mis au point. » Il qualifiait également certaines parties d’avoir « une apparence de fantasmagorie. » (13)

                Par un pénible contraste avec l’extrême sacralité du sujet exposé, Mission de l’Inde met en relief la limite des qualifications de son auteur. Il permet de comprendre pourquoi Saint-Yves fut finalement abandonné à lui-même. Cet ouvrage, artificiellement ajouté à sa série plus ou moins « socio-historique » des Missions (14), série de peu d’intérêt intellectuel et qui témoigne d’une fâcheuse inclination pour les questions politiques, montre à l’évidence qu’il était finalement impropre aux desseins de ceux qui avaient envisagé un moment qu’il aurait pu servir en Occident à l’exposition des idées traditionnelles et initiatiques de façon universelle. Est-ce un hasard si cette séparation d’avec le représentant mandaté des traditions orientales eut lieu en 1886, l’année même où naissait celui qui devait être « l’instrument choisi d’un appui extrême de la spiritualité orientale » ? (15) 

          Il est probable que ce caractère défectueux de Mission de l’Inde est la véritable raison de sa destruction. On sait que ce livre fut publié en 1886 à compte d’auteur pour l’éditeur Calmann-Lévy, mais aussitôt détruit sur l’ordre de son auteur, sans doute à la suite d’un sursaut de lucidité en relisant le texte imprimé. (16) Ce qui est à sa décharge : il n’est pas responsable de sa publication. Et ce qui, disons-le en passant, rend quelque peu injustes les critiques émises si souvent contre lui à ce propos. D’autant que, quoique l’on puisse relever contre lui, sa relation effective avec un représentant des traditions orientales lui confère un statut particulier parmi ses contemporains. Il ne subsistait que deux exemplaires de son livre, celui conservé par Saint-Yves et un autre par l’imprimeur. Le premier, transmis après la mort de Saint-Yves par le fils de sa femme à l’occultiste Gérard Encausse (Papus) fut édité par celui-ci en 1910 dans le cadre de son association « Les Amis de Saint-Yves. » Dans son article de 1925, Guénon fit allusion à cette initiative en indiquant que l’on peut « considérer sa publication comme un mauvais service rendu à la mémoire de l’auteur par ceux qui se disaient ses “amis”. » Cette appréciation et les précédentes montrent assez l’idée qu’il se faisait de cet ouvrage. 

             On voit ainsi combien se trompent les « néo-matérialistes » bornés comme M. Jean-Pierre Laurant, qui, égaré dans le réductionnisme biographique et confondant analyse de l’œuvre avec investigation sur la vie, ont imaginé sottement, en ayant recours à des considérations psychologiques puériles, que Mission de l’Inde pouvait correspondre au prétendu « goût du merveilleux » de René Guénon. Il vaut mieux ne rien dire de ceux qui, souffrant malheureusement de cachexie cognitive, ont prétendu qu’il se serait inspiré de Saint-Yves au prétexte qu’il cite sa Mission de l’Inde(17)

               

La véritable solution de l’énigme

             Selon Marco Pallis, toujours à la suite de l’envoi de ses questionnaires, « personne n’a admis que la racine entrant dans la composition du nom Agarttha, par adjonction du a privatif, se retrouve dans la langue sanskrite ; sous ce rapport l’avis du docteur Meinrad Scheller, éminent sanskritiste, auquel mes amis indiens avaient aussi soumis cette question, a concordé avec l’avis des brahmanes : la forme Agarttha manque de toute base philologique. Quant au nom vattan ou vattanan que Saint-Yves et Ossendowski après lui, attribuent au langage initiatique mystérieux, il serait entièrement imaginaire : les brahmanes ont également exprimé cet avis. »

            À titre liminaire, nous ferons remarquer que l’avis de quelques savants brahmanes, dont on ne sait quelles étaient les orientations traditionnelles, alors qu’il y en a de bien des sortes, et celui d’un orientaliste allemand, aussi éminent soit-il, ne peuvent certainement pas constituer une preuve définitive sur une question dont le domaine ne se réduit pas au sanscrit classique ni à celui de la simple linguistique. D’autant que l’on a déjà vu précédemment à propos d’un cas beaucoup moins énigmatique, voire même d’une certaine notoriété, qu’aucun des amis de Pallis, « parmi les érudits tibétains », n’avaient été en mesure d’identifier le nom de « Paspa » alors qu’il s’agissait de ‘Phags pa, le cinquième Grand Maître de l’Ecole Sakya pa du Bouddhisme tibétain et premier vice-roi du Tibet…

                  On sait que le mot Agarttha veut dire « insaisissable » ou « inaccessible » et aussi « inviolable », il n’est donc guère surprenant que ce soit le cas non seulement pour la chose signifiée, mais également pour le signe lui-même qui sert à la désigner. Ne faudrait-il pas voir dans cette difficulté à en trouver extérieurement la trace, l’expression symbolique directe de la réalité qu’il exprime, c’est-à-dire un exemple du caractère opératif d’un certain symbolisme ? N’a-t-on pas d’ailleurs constaté une chose similaire avec le mot Graal qui, jusqu’à ce que Guénon l’expliquât, se changeait « en plusieurs semblances » pour se dérober sans cesse à une définition précise, ainsi qu’en témoignent les innombrables travaux des spécialistes de la littérature arthurienne ?

                    Nous ne reviendrons pas sur les questionnaires par correspondance dont la nature parfaitement inappropriée n’est jamais venue à la conscience de Pallis. Outre la méthode, mais l’une reflète l’autre, une telle recherche « doit être basée sur une droite intention, condition qui assure son orientation et son résultat. » (18) Guénon avait déjà mentionné la nécessité d’une intention dirigée de manière adéquate pour découvrir ce qui est caché. (19) Pourquoi ne tient-on aucun compte de cette indication fondamentale ? Est-elle trop difficile à comprendre ? Pourquoi ceux qui échouent dans leurs investigations ne s’interrogent-ils pas d’abord sur la véritable nature de leur intention initiale avant de mettre en cause ce que dit René Guénon ? Ne devraient-ils pas plutôt en conclure qu’ils ont mal cherché ? Comment peuvent-ils penser qu’il s’agisse d’une étude comme une autre ? Comment peut-on croire qu’une telle disquisition puisse être conduite dans un esprit et avec des moyens profanes ? Ne perçoivent-ils pas dans ce cas le caractère éminemment pathétique, voire incomparablement ridicule, de la vanité de leur critique ? N’ont-ils pas compris qu’il y a là une question qui touche à « la “présence réelle” de la Divinité » ? On se demande s’ils ont la moindre idée de ce que cela signifie. Ne devraient-ils pas plutôt en déduire qu’il y a là quelque chose qu’ils comprennent mal, au lieu d’imputer à R. Guénon des erreurs qui ne sont que le fait de leurs insuffisances intellectuelles.

          Comme dans tout ce qui concerne le domaine initiatique, il y a là encore une question fondamentale de « qualifications ». Il est probable qu’en l’absence de celles-ci, aucune explication supplémentaire ne saurait y remédier. Les profanes ne voyant très souvent même pas ce qui est sous leurs yeux, ou ne croyant pas en ce qu’ils voient, il paraît difficile de penser qu’ils puissent déceler ce qui est caché. Guénon a expliqué « que certains aspects de la réalité se cachent à quiconque l’envisage en profane et en matérialiste, et se rendent inaccessibles à son observation ; ce n’est pas une simple façon de parler plus ou moins “imagée”, comme certains pourraient être tentés de le croire, mais bien l’expression pure et simple d’un fait, de même que c’est un fait que les animaux fuient spontanément et instinctivement devant quelqu’un qui leur témoigne une attitude hostile. » (20)

           Les récurrentes et piteuses erreurs qui entâchent tout le texte incohérent de Pallis permettent de mettre sérieusement en cause la rectitude de son intention et de ses qualifications. Sur ce point particulier de la lexicologie sacrée, on peut également s’interroger puisqu’il est à l’évidence insuffisant, voire même quelque peu ridicule sachant l’antiquité prodigieuse du sanscrit (21), de seulement affirmer que « la forme Agarttha manque de toute base philologique » sans apporter d’autres précisions. Bien entendu, nous aussi avons constaté que le mot Agarttha en devanâgarî tel qu’il figure à la page 27 de Mission de l’Inde manque de « base philologique », mais nous avons également vu que c’est pour une raison bien différente de celle avancée par Pallis. En réalité, il y a une explication très simple à cela : sa forme...          

C. G.

(À suivre)

 

La suite de cet article est exclusivement réservée aux acheteurs

du numéro 11 des Cahiers de l'Unité

Pour citer cet article :

C. G., « Le Centre suprême (VII), Mission de l'Inde », Cahiers de l’Unité, n° 11, juillet-août-septembre, 2018 (en ligne).

 

© Cahiers de l’Unité, 2018 

 

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